
Et si on jouait les chansons que les dames de L’Auvent écoutent ?
Penser la pédagogie de projet dans une action culturelle
par BAUDET Marin, DÉSIRÉ Romain, REBOUL-BAÏETTO Violaine
Entre fin septembre et fin novembre 2023, nous avons réalisé une action culturelle au sein de l’association L’Auvent avec une petite dizaine de dames et leurs enfants autour de cinq séances musicales.
Qu’est ce que L’Auvent ? (https://alynea.org/lauvent-un-havre-de-paix/)
Cette association existe depuis presque 50 ans (créée en 1975) au sein du réseau Alynea (https://alynea.org/). Elle est entièrement financée par la Métropole de Lyon (https://www.grandlyon.com/metropole/bienvenue-a-la-metropole).L’association peut accueillir une vingtaine de personnes, ces mamans logent dans des chambres individuelles, avec leurs enfants, et partagent des lieux communs tels que la cuisine, la salle de bains, le salon, etc… La durée de séjour est initialement prévue pour une période de 6 mois, mais elle peut aller jusqu’à trois ans maximum. L’Auvent organise des activités, environ une fois par semaine. Elle aide les mamans à s’occuper des enfants ou à préparer l’arrivée de l’enfant pour les femmes enceintes, elle définit un projet de vie avec la mère, l’aide matériellement dans l’organisation de la vie quotidienne et favorise son insertion sociale et professionnelle.
Nous avions la volonté de travailler avec des personnes en situation de grande précarité dans un environnement en non-mixité (sans homme cysgenre). L’Auvent correspondait tout à fait au public que nous cherchions. Avant le début de l’action, nous nous posions beaucoup de questions autour de la posture que nous voulions avoir.
Nous étions soucieuses de ne pas être dans une démarche descendante et ainsi faire en sorte que les dames s’approprient pleinement le projet. La responsable de l’Auvent nous avait également parlé du fait qu’il pouvait être difficile, socialement, d’établir une relation de confiance avec les dames, pour qu’elles soient à l’aise.
Nous avions la crainte de ne pas savoir comment réagir face à des personnes en difficulté, nous ne voulions pas passer pour les personnes qui “arrivaient avec de la musique” et qui allaient les faire sortir de leur quotidien difficile.
Nous craignons aussi d’avoir des difficultés à communiquer, de ne pas savoir comment réagir face à une situation épineuse, à une dame qui se bloque…
Nous avions des doutes mais nous étions très enthousiastes à l’idée de travailler avec des personnes nouvelles, autres que les élèves des écoles de musique que nous pouvions avoir toutes les trois.
Notre idée initiale était de partir de chansons proposées par les dames pour en tirer un fil conducteur musical. Étant donné que L’Auvent allait déménager à Villeurbanne dans le quartier de l’Autre Soie en décembre, nous avions en tête de travailler sur la thématique du déménagement. Nous n’avions pas défini quelles formes prendrait la production musicale (écriture de paroles, d’une histoire, reprise de chansons, captation de sons, …).
Nous avons effectué les quatre premières séances dans l’enceinte de L’Auvent puis la dernière dans les locaux du CEFEDEM.
Nous avons travaillé principalement trois morceaux avec les dames :
● Rachid Taha, « Ya Rayah »
● Abdel Kader, « 1, 2, 3 Soleil »
● Louise Attaque, « Je t’emmène au vent »
Elles chantaient et nous les accompagnions avec nos instruments (guitare, flûte traversière et percussions).
Nous souhaitons axer notre réflexion autour de trois points.
La place des enfants
Dans notre projet initial, nous souhaitions travailler en non-mixité (sans hommes cisgenres) avec des personnes ado/adultes. En nous engageant à travailler avec les dames de l’Auvent, nous avons dû prendre en compte le fait qu’elles étaient toutes mamans, avec des enfants en bas âge qui nécessitaient donc une attention conséquente.
De plus, l’année dernière, Lucie et Théo, deux étudiant.es du CEFEDEM ont effectué une action culturelle à L’Auvent en ciblant leur travail uniquement avec les dames (sans leurs enfants). L’équipe de professionnelles de L’Auvent étaient en demande d’inclure les enfants des dames pour la nouvelle action culturelle que nous proposions.
Nous avons donc cherché des ressources pour proposer des temps dédiés aux enfants pendant notre action. Nous nous sommes ainsi appuyées sur des histoires présentées sous forme de Kamishibaï.
Ces temps ont souvent permis de capter l’attention des plus jeunes, les dames étaient aussi partie prenante. Nous avons utilisé des petites percussions pour que les enfants puissent faire des bruitages pendant les histoires et ainsi essayer de faire un lien avec les autres temps musicaux que nous proposions aux dames.
Nous avions pour idée d’utiliser des dessins faits par les dames et leurs enfants pour construire notre propre histoire avec le Kamishibaï. Cependant, cette idée n’a pas abouti. En effet, nous avions du mal à captiver l’attention des enfants, d’autant plus qu’iels étaient beaucoup à être très jeunes (entre 6 mois et 4 ans). L’idée de construire une histoire n’était donc pas adaptée.
Nous étions parfois frustrées de ne pas réussir à tisser des liens, à échanger en profondeur avec les dames car nous étions sans cesse coupées dans nos échanges par les enfants qui étaient pour la plupart très agité.es.
Nous aurions dû rester sur notre idée de départ, qui était de travailler en non-mixité choisi, avec un public relativement âgé (adolescentes/adultes). Les enfants ont été une contrainte pour nous, nous devions rebondir de séance en séance pour essayer de nous adapter à elleux, ce qui a été difficile à gérer.
Une action en équilibre,
pourquoi créer un cadre ?
Pour cette intervention, nous ne voulions pas venir seulement pour créer un moment divertissant, présenter une action à visée “occupationnelle”, mais plutôt participer à accompagner ces dames qui sont en précarité sociale, créer un espace utile, accueillant, bienveillant, de partage, d’exploration, de fabrication.
Nous étions d’accord pour affirmer qu’une action de médiation c’est, notamment, chercher à créer du lien social, renforcer l’estime de soi, partager des connaissances et des éléments qui font notre culture, être capable d’affirmer ses choix, de les justifier, de s’exprimer, donner des outils pour imaginer, se sentir capable d’agir, …. Fabriquer quelque chose en collectif c’est se confronter à autrui, à soi aussi, se projeter, et faire ce que l’on a projeter.
Mais réaliser quelques-uns de ces objectifs n’a pas été facile. Lors de cette action, nous avons rencontré plusieurs obstacles (attention des enfants, difficultés à relier les activités entre elles, manque d’une création collective, …) provenant de l’organisation de notre projet. En effet, nous avons eu du mal à trouver le juste équilibre entre une intervention “dirigée”, et une activité libre et ouverte. La première option nous présenterait comme un groupe d’artistes qui arrive dans le lieu d’accueil avec des consignes, des tâches à effectuer, un objet artistique précis à réaliser. Cet objet serait imaginé en amont, pour remplir des objectifs basés sur nos représentations. La seconde option laisserait une totale liberté aux participant.es. Or, il s’agit là de deux extrêmes, au milieu desquels se placerait, idéalement, une action culturelle pertinente et émancipatrice. Le but n’est pas d’imposer un projet qui plaît aux artistes et aux professionnel.les qui encadrent les participant.es, mais bien d’être à l’écoute de leurs envies et de leurs problématiques, d’avoir une réflexion commune pour trouver ce qu’une pratique artistique pourrait leur apporter. Pour éviter à tout prix une posture descendante, nous avons laissé beaucoup de place. Cet espace, justement, je pense qu’elles n’ont pas pu pleinement s’en emparer.
Penser que ne pas donner de consignes c’est laisser de la liberté, est certainement une première erreur. En effet, on ne peut pas attendre des participantes qu’elles fassent des propositions si nous ne dessinons pas un cadre fait de références et de questions, pour qu’elles puissent se projeter dans ce qu’elles vont construire. Penser que tout viendra du public c’est estimer qu’il a déjà connaissance des éléments que nous avons en tête, éléments que nous avons souvent mis plusieurs années à rassembler. Nous avions des exemples d’actions menées par des artistes, des objectifs, des problématiques, que nous n’avons pas partagé aux dames, préférant leur « laisser la liberté » de choisir. C’est avec une vision globale que nous avons bataillé lors de notre action, avec nos références de musiciennes, d’artistes, de spécialistes, faites d’évidences sous-entendues, en pensant qu’elles n’auraient plus qu’à choisir parmi des éléments implicites.
Si c’était à refaire, nous utiliserions une méthodologie issue de la pédagogie de projet pour dessiner un cadre clair et précis. Loin d’imposer une tâche immuable, cette approche nous aurait mené à clarifier certaines consignes. Aussi et surtout, nous pourrions partager avec elles nos objectifs et nos envies, avant de recueillir les leurs. Ainsi, nous aurions pu réfléchir ensemble à l’objet-action à construire, dans quel(s) but(s) et avec quels moyens. En d’autres termes, pour co-élaborer, s’emparer du projet, faire des propositions, créer des impulsions, il aurait fallu que les participant.es aient plus d’outils, un cadre souple mais bien présent.
Nous avons en partie trop réfléchi à notre action dans une démarche de production, une vision globale faite de petites étapes, dans l’attente d’un résultat qui répondrait à nos objectifs de spécialistes. Chaque séance mettait en valeur nos erreurs et ce que nous n’arrivions pas à construire, mais toutes les après-midi se sont déroulées dans la bonne humeur, avec bienveillance et partage. Peut-être avons-nous oublié que se rencontrer, avec toutes nos différences, s’est déjà échanger et se questionner sur nos représentations. Chaque moment, chaque attention à notre égard, chacun de nos gestes de musiciennes pour elles, la présence des enfants et tous les imprévus de cette expérience ont participé à créer du lien.
Conséquences sur notre expérience
de l’enseignement
Par ailleurs, nous portons sur cette action un regard de musicienne mais aussi d’enseignante. En effet, en formation au CEFEDEM AURA, dans le but de transmettre nos pratiques musicales, nous avions à cœur de créer un cadre d’apprentissage pour un public ciblé plutôt que de montrer nos compétences de musiciennes. Les rendez-vous au Auvent nous ont permis d’affiner notre jugement sur la pertinence de nos propositions, de prendre conscience de l’intérêt et la difficulté de créer une situation d’apprentissage ouverte, comme un bac à sable, dans laquelle on apporte un matériau malléable pour les apprenants. Un matériau qui peut se transformer, que l’on s’approprie, qui permet d’essayer, de construire, de changer de forme. L’objectif qui nous semble important étant l’action de fabriquer et non l’objet ou le matériau en lui-même.
A l’inverse, dans notre cadre d’emploi habituel, les écoles de musiques, le centre des préoccupations est souvent occupé par l’objet enseigné. C’est une technique instrumentale ou une connaissance théorique spécifique que l’on enseigne et qui est centrale dans le cours. Ainsi, on néglige parfois le cadre, la manière de transmettre, de comprendre. Le contenu artistique n’est évidemment pas superflu, il apporte une ouverture culturelle, des connaissances, permet d’expérimenter, de s’exprimer, de discerner ses goûts, d’habituer son corps à de nouveaux gestes, etc. Mais la situation d’apprentissage, le dispositif, le “bac à sable”, sera d’autant plus pertinent s’il est renouvelé selon les individus avec qui l’on agit, ce que l’on veut leur transmettre, et ce qu’ils et elles pourront en faire. Repenser ceci dans le contexte de l’enseignement artistique spécialisé, c’est-à-dire en école de musique ou conservatoire, nous invite à nous questionner sur notre posture. Si notre projet s’était déroulé dans une école de musique, aurions nous organisé nos séances différemment ? Posé des objectifs d’apprentissages plus ambitieux ? Quel aurait été le centre de nos préoccupations ? Les savoirs enseignés ou les individus ?
Cette action a fait évoluer notre posture d’enseignante. En questionnant notamment la place des contenus et des méthodes d’apprentissage. Dans une école de musique, les contenus techniques et théoriques ne sont pas plus importants que le fait d’apprendre à apprendre, en donnant des outils pour fabriquer, des savoirs transférables et les moyens de les transposer sur d’autres objets.
Une séance extra-ordinaire
Pour la dernière séance, deux dames sont venues au CEFEDEM sans leurs enfants (nous avions proposé à toutes les dames mais seulement deux ont pu se libérer). Ce n’est qu’après cette séance que nous avons pris conscience que nous avions tissé des liens avec elles. En effet, d’une séance à l’autre les mêmes dames n’étaient pas forcément présentes. Nous avons dû par exemple à la deuxième séance repartir de zéro car aucune des personnes de la première séance n’étaient présentes. Il était difficile de créer une dynamique dans ce contexte là. Pourtant, lors de notre dernière séance, nous avons senti qu’elles nous faisaient confiance et qu’elles étaient à l’aise d’essayer des choses avec nous. Les deux dames faisaient partie des plus investies et présentes tout au long de l’action, ce n’est sans doute pas un hasard.
Par ailleurs, notre volonté d’intégrer les enfants aux séances précédentes est un élément expliquant la confiance dont elles nous ont témoigné.
Nous avons eu l’impression que du fait qu’elles n’avaient pas à surveiller leurs enfants, elles étaient plus détendues et plus à même de s’investir dans la musique. Aussi, les deux dames qui sont venues s’entendaient bien, elles avaient une certaine complicité. Peut-être qu’il n’y aurait pas eu la même dynamique si d’autres dames étaient venues. En effet, la vie en collectif au sein de L’Auvent n’est pas toujours évidente. Il peut y avoir des tensions entre certaines dames. Nous étions aussi toutes les trois dans un lieu connu, où nous sommes à l’aise, ce qui a participé à la bonne ambiance générale.
En partant, elles nous ont remerciées chaleureusement. Elles auraient aimé que ce genre de séance se reproduise. En effet, elles nous ont dit que cela leur faisait du bien d’avoir du temps pour elles. C’est un paramètre intéressant à prendre en compte car dans leur quotidien, elles restent beaucoup avec leur(s) enfant(s). Proposer un temps sans elleux leur permet de prendre une respiration, de couper avec leur travail de maman.Elles étaient aussi subjuguées de voir autant d’instruments, de matériels de musique, elles nous ont demandé de les prévenir sur les prochaines dates de concert du CEFEDEM.
Ainsi, selon le public, il nous semble important de trouver un équilibre entre lieu de vie et lieu de pratique artistique. Nous pensons qu’il aurait été intéressant de proposer des séances au CEFEDEM plus tôt.
L’ensemble de ces éléments a permis aux dames d’être plus actives, d’agir, de chanter, de jouer, contre toute attente, sur les instruments à portée de main. Elles ont ainsi exprimé leur choix et leurs envies, ce qui été pour nous une réussite.