
Un Projet pour les réunir tous, un Projet pour se trouver. Un Projet pour faire société et par le chant, se lier. L’histoire de la chorale de l’association La Cloche, à Lyon.
par Canut Zacharie
Il était une fois…
…4 étudiants du CEFEDEM de Lyon qui avaient formulé le souhait de mener une action culturelle auprès de personnes en situation de précarité , victimes d’exclusion sociale et/ou sans domicile fixe. Nous n’avions que des a priori vis-à-vis d’hommes et de femmes qui nous étaient alors totalement méconnus. Cela ne nous a pas empêché d’imaginer des dispositifs, des activités et des ateliers lors des temps organisés par le CEFEDEM pour initier le travail d’action culturelle. Une fois que nous avons eu confiance en nos ateliers imaginaires, nous nous sommes mis en quête de trouver une structure travaillant pour les personnes auprès desquelles nous souhaitions mener notre action, et qui veuille bien nous accueillir.
Nous avons tout d’abord essuyé plusieurs refus, mais c’est à la suite de recherches effectuées sur internet, que nous avons pris contact avec Maïlys Boukharoubene, animatrice et coordinatrice de la Cloche. Il s’agit d’une association qui s’engage contre l’exclusion de personnes à la rue ou en situation de précarité, par la création de lien social au travers d’activités, de formations et d’évènements. Nous lui avons brièvement expliqué, au téléphone, la démarche qui nous poussait à l’appeler, et son intérêt immédiat nous a permis d’obtenir un rendez-vous. Nous avons donc rencontré Maïlys et sa collègue Laure Cantin le mercredi 23 mars 2022 aux locaux de La Cloche, afin de leur présenter les idées d’actions que nous avions alors.
Premières rencontres : Où tout commence.
Notre prise de contact avec La Cloche, ses “sonneurs” et “sonneuses” (c’est à dire les membres de la Cloche) ses bénévoles et son équipe de direction, d’animation et de coordination, s’est faite en trois temps.
Premièrement le rendez-vous avec Laure et Maïlys fût un moment important. Au cours de cette rencontre, elles nous ont présenté La Cloche, ses différentes actions et ses partenaires, et nous y avons vite défini la nature de notre action. En effet, Laure nous a informés du fait qu’une amie à elle avait mis en place une activité chorale, depuis le mois de janvier 2022, mais qu’elle arrêterait début juin. Elle nous a donc proposé de prendre en charge la chorale pour nous familiariser avec les membres de l’association, et assurer la continuité d’une activité qui tenait à cœur à l’équipe de direction et à ses participants.
La suite nous a mené au Toï-Toï Le Zinc, salle de concert à Villeurbanne, et lieu partenaire de La Cloche. Ils prêtaient leurs loges le jeudi de 17H30 à 19H pour que la chorale puisse répéter. Nous avons assisté à une répétition dirigée par l’amie de Laure, Lucie qui est élève en cursus Chanson à l’ENM et qui s’occupait de l’animation de la chorale jusqu’alors. Nous avons fait cette première rencontre avec les sonneur·ses, de la chorale en tant qu’observateurs tout d’abord, puis nous nous sommes mêlés au groupe avec lequel nous avons chanté. C’était l’occasion de nous présenter, et d’observer les méthodes de travail de Lucie.
Cette série de rencontres précédant notre action s’est clôturée par un rendez-vous avec Mélanie Dagneau (coordinatrice de l’antenne Auvergne Rhône Alpes) au Flâneur qui accueille tous les jeudis l’équipe de La Cloche, avec ses bénévoles et sonneur·se·s. Tous y font un point sur les différentes activités ou événements à venir. Il s’agit d’un lieu convivial propice à l’échange, au partage et à la dégustation de boissons chaudes ou fraîches. Nous nous sommes tous les 4 présentés et avons échangé avec les sonneur·se·s présent·e·s, à propos de leur parcours de vie, leur rapport à la musique, les différentes activités qu’ils et elles aimeraient découvrir. Nous leur avons donné rendez-vous le jeudi 9 Juin au Toï Toï Le Zinc à Villeurbanne pour un premier contact musical.
Un projet qui donne du sens à l’action :
le festival
Lorsque nous avons accepté de reprendre l’animation de la chorale, activité chère à l’équipe de direction et de coordination de l’association, nous avions simplement connaissance de la date, de l’horaire, et du lieu auxquels nous allions assister au travail que la précédente chef de choeur, Lucie, avait mené avec la chorale de La Cloche (l’activité prenait la forme d’un Karaoké où les participants chantaient des chansons, textes à la main, sur des playbacks). Nous manquions toutefois d’expérience de travail avec des publics extraordinaires, et de connaissances concernant les compétences, les attentes, ou encore les goûts des participants. Il était ainsi difficile pour nous de prime abord, d’imaginer des activités et des dispositifs pédagogiques qui viendraient structurer l’animation de la chorale, et de donner envie aux sonneur·euse·s d’y participer et de s’y investir.
Laure nous a par ailleurs fait part de la difficulté d’avoir le même groupe de travail d’une semaine à l’autre. D’une part car les situations extraordinaires dans lesquelles sont les bénéficiaires de l’association ne leur permettent pas de se rendre toujours disponibles, et d’autre part, car quand ils peuvent s’y adonner, ils suivent les activités au gré de leurs envies.
C’est un mois après avoir rencontré l’équipe de La Cloche, et deux semaines avant notre première répétition, que Laure nous a exprimé le désir qu’avait l’équipe de coordination et d’animation de participer, en partenariat avec la chorale de La Cloche Marseille, au festival C’est Pas Du Luxe cestpasduluxe.fr qui permet aux personnes de la grande précarité de s’exprimer artistiquement. Ce festival se déroulait à Avignon, lors du week end du 23 au 25 septembre 2022 et allait donc être l’occasion d’une expédition dont la perspective ravissait les sonneur·se·s. Le festival a été précédé d’une représentation à la Fabuleuse Cantine, le mercredi d’avant afin de donner l’occasion aux sonneur·se·s de prendre confiance face aux autres membres de La Cloche. Nous avons tout de suite perçu ce projet comme un moyen d’insuffler du sens dans la pratique du chant choral.
Il nous semble important de rappeler que même si l’un d’entre nous est chanteur et se prépare à passer un D.E. dans cette discipline, nous avions tous les quatre, pas ou peu d’expérience comme chefs de chœur. Nous avions donc une appréhension à animer une activité pour laquelle nous ne pensions pas avoir les compétences suffisantes afin, par exemple, d’accompagner des chanteur·se·s débutant·e·s dans leur découverte de l’instrument, ou encore dans l’apprentissage d’un répertoire de chansons. C’est le projet qui nous a permis de définir notre posture vis-à-vis du groupe de choristes, et de structurer notre travail. Nous avons donc choisi dans nos compétences celles qui pouvaient le servir, mais également identifié celles que nous aurions à construire afin de proposer des situations de transmission adaptées à notre public. Nous avons organisé les temps de pratique de la chorale, défini des outils pédagogiques et créé des situations d’apprentissages appropriées, afin que les choristes soient capables d’interpréter un répertoire de quelques morceaux pour le week end du festival.
Nous nous sommes donc arrêtés sur un répertoire de trois morceaux apportés chacun par un des étudiants suites aux échanges avec les sonneur·se·s faîtes au Flâneur. Ces morceaux sont Faut Rigolerde Henry Salvador, Chanson pour Pierrot de Renaud ainsi que Shosholoza, chant polyphonique écrit en langues Zoulou et Ndébélé, et que Louis a arrangé pour 4 voix en tenant compte du niveau des choristes.
La progression du choeur
Le travail effectué sur le morceau Shosholoza présente les dispositifs pédagogiques et la démarche générale que nous avons entrepris dans l’apprentissage de chaque morceau. C’est parce que certaines difficultés de Shosholoza révèlent les obstacles inhérents à la pratique du chant choral que nous en présentons ici l’évolution . Il nous semble signifiant pour mettre en évidence les outils utilisés pour favoriser la progression des choristes.
Étant un chant polyphonique le morceau présentait une certaine difficulté. Pour pouvoir tenir compte du niveau des chanteur·se·s Louis a donc été soucieux de l’ambitus de la mélodie de chaque voix, des tessitures des choristes, de la longueur du texte, et de donner à chaque pupitre un enregistrement de sa voix et de l’ensemble.
Lors des premières séances de travail, les choristes ne parvenaient pas à chanter la mélodie de leur voix. Par exemple, parmi les ténors, plusieurs n’étaient pas juste et ne pouvaient s’empêcher de transformer quelques notes de la mélodie. Certain·e·s dans le groupe éprouvaient des difficultés à prononcer plusieurs mots du texte. Enfin, presque tous « perdaient » leur voix en entendant celles des autres pupitres. Pour accompagner le groupe dans la résolution de ce problème, la polyphonie a pu faire l’objet d’un travail dès l’échauffement vocal, et ce au travers du dispositif des Circle Songs. Nous faisions chanter un bourdon ou une ligne de basse simple au groupe disposé en cercle. Une fois les chanteur·se·s capables de tenir le bourdon ou la ligne de basse, nous y associons une courte mélodie. Elle était d’abord chantée par le chef de chœur puis par les choristes.
Une fois rentrés dans l’apprentissage de Shosholoza, nous faisions chanter chaque pupitre seul puis avec un autre. Nous pouvions par exemple associer la voix de ténor avec la voix d’alto, la voix de basse avec la voix de soprano etc. Nous avons intégré à la mélodie le changement que les ténors lui ont apporté puisque qu’il ne perturbait pas l’association aux autres voix de la mélodie, et plusieurs choristes ont changé de pupitre pour chanter la partie avec laquelle ils étaient le plus à l’aise. Pour soutenir les chanteur·se·s et les aider à mémoriser leurs voix, nous avons intégré un musicien par pupitre.
Ce n’est qu’à partir du mois de septembre, et du moment où la majorité des chanteur·se·s étaient capable de chanter sa voix, que nous avons travaillé sur la forme que le morceau devait prendre pour le festival d’Avignon. Si certains choristes éprouvaient encore des difficultés à être juste et à chanter fidèlement la mélodie de leur voix, l’ensemble du groupe était capable de suivre les gestes de direction et de chanter le morceau du début à la fin. Cependant, durant l’avant dernière répétition précédant notre date à la fabuleuse cantine, nous avons remarqué que trop de chanteur·se·s ne parvenaient pas à chanter suffisamment juste ,et qu’ils et elles « quittaient » leur voix pour rejoindre celle d’un autre pupitre. Lorsque l’on écoutait le morceau, le groupe sonnait faux. Nous avons alors évoqué la possibilité de retirer le morceau du répertoire. Mais puisque nous avions encore devant nous le concert à La Fabuleuse Cantine et deux dernières répétitions avant le festival nous avons choisi d’attendre le dernier moment pour nous décider.
Lors de la répétition du 16 septembre nous avons pris un temps en début de répétition, pour insister sur l’importance de prendre du plaisir lors du concert à La Fabuleuse Cantine précédant le festival. Nous ne voulions pas que les aspects parfois fastidieux de l’apprentissage et les paramètres techniques, viennent parasiter l’interprétation des morceaux. Le jour J il ne faut pas penser à ce que l’on doit faire mais chanter sans se soucier des « erreurs » que l’on pourrait commettre . La chorale de La Cloche est avant tout un lieu d’interaction sociale et d’échanges. Si le but immédiat restait de construire les savoirs-faire permettant de chanter au festival C’est Pas du Luxe, et que c’est par leur acquisition et leur maîtrise que les sonneur·se·s ont cultivés leur plaisir de chanter, il était important de se rappeler que c’est l’expérience vécue avec une altérité, la possibilité d’une rencontre dans un cadre privilégié, qui restait le moteur de l’activité. C’est peut-être ce temps pris pour insister sur l’importance du plaisir, ou simplement les fruits du travail de chacun, ou les deux réunis, qui firent de cette répétition la plus aboutie. En effet à l’issue de cette séance la grande majorité des chanteur·e·s a réussi à chanter chaque morceau du début à la fin, et malgré certaines imprécisions mélodiques et rythmiques, le groupe sonnait juste.
Notre cheminement pédagogique, à
la frontière entre enseignement et médiation.
Durant les différents temps au cours desquels nous avons travaillé avec l’équipe de coordination et d’animation au service des choristes, nous nous sommes évertués à créer des situations pédagogiques afin d’atteindre notre objectif commun : monter un répertoire de quelques chansons. Nos études au CEFEDEM de lyon nous amènent essentiellement à réfléchir à un enseignement musical dans des structures d’enseignement spécialisées (conservatoires, écoles de musiques publiques ou privées, associations etc), et pour un public privilégié en ce sens qu’il présente bien souvent des dispositions sociales et culturelles favorables à l’apprentissage de la musique. Lorsqu’un·e professeur·e de guitare enseigne au conservatoire par exemple, il ou elle répond à une demande. Les élèves inscrit·e·s ont décidé par elles et eux-mêmes d’apprendre la guitare et la musique (si l’on met de côté la question des parents qui inscrivent leur enfant de force). On peut supposer qu’il y a chez les nouveaux·lles élèves une curiosité déjà éveillée, voire une connaissance préalable de la guitare. Un·e élève arrive bien souvent avec un désir plus ou moins affirmé d’apprendre. Pour les choristes la situation initiale est bien différente. C’est une proposition qui leur est faite par la Cloche de pratiquer le chant choral. C’est un temps d’exercice du chant qui est d’abord présenté comme un moment récréatif et de découverte. Avant l’existence du projet, la chorale avait lieu une fois par mois et les participant·e·s d’un jour pouvaient ne pas être là le suivant. Nous avons donc dû réfléchir à notre posture, et à la forme sous laquelle présenter nos savoirs-faire et compétences pour être capable, d’une part de répondre à la variété des profils des sonneurs·se·s, et d’autre part de proposer une entrée dans le chant choral qui offre la possibilité d’y éprouver rapidement du plaisir, tout en se confrontant aux questions et obstacles que soulève tout apprentissage.
De la nécessité d’un langage commun
Parce que nous sommes des musiciens, et des étudiants occidentaux en musique, nous avons appris le langage et les codes musicaux en vigueur dans les institutions d’enseignement de la musique, et développé un idiome qui nous permet, essentiellement, de communiquer avec nos pairs. Dans les situations et les dispositifs pédagogiques que nous avons mis en place, nous n’avons pas su anticiper certains obstacles auxquels nos apprenant·e·s allaient être confrontés pendant les apprentissages. Nous n’avions, par exemple, pas imaginé que des gestes et des signes de direction de chœur, qui nous semblent simples à comprendre (pour tenir le rythme, accompagner le départ d’une chanson, faire répéter une phrase, etc…), prendraient du temps à être assimilés par les choristes. L’apprentissage de ces gestes de direction auraient pu faire l’objet d’un travail spécifique afin de construire des éléments de langage que chacun·e s’approprie.
Ces premières expériences avec le groupe ont mis en lumière l’importance pour un·e enseignant·e, ayant une vue générale des compétences inhérentes au savoir-faire d’une pratique, de se mettre « à la place » d’un·e débutant·e, de comprendre les processus cognitifs qui mènent à la construction des savoirs par les apprenant·e·s, et à l’acquisition de nouvelles compétences.
Il nous est apparu à postériori que, dans les situations d’enseignement dont nous avons fait l’expérience avec la chorale, nous avions associé, inconsciemment et bien malgré nous, compétences musicales et savoir théorique. Notre volonté de communiquer avec un public débutant en utilisant les termes d’un langage musical institutionnel en témoigne. Pour transmettre les codes qui permettent de diriger un groupe nous nous sommes peu à peu défait du jargon musical et avons opté pour des gestes et des mots simples (quelques-uns issus du soundpainting).
Un travail de répétition de ces gestes et quelques mots ont suffi pour que le groupe prenne des habitudes de direction et exécute les morceaux sans trop de difficultés. Nous avons en quelque sorte fabriqué un langage compris par tous·tes, qui nous a permis de travailler ensemble et de construire des bases favorables à la progression du collectif et de ses membres.
Cet exemple de création, par un groupe, d’une sorte de langue vernaculaire ou d’un argot, à partir d’un langage musical ésotérique est pour nous un bon exemple de ce que nous entendons lorsque nous parlons d’une posture qui emprunte à l’enseignant et au médiateur. Nous avons ainsi pu aider les choristes à se familiariser avec une forme de langage musical, et leur permettre de s’approprier une pratique en étant capable de nous comprendre, et de communiquer entre eux à propos de paramètres musicaux.
Être capable de s’adapter,
une qualité essentielle
Il est, en premier lieu, judicieux de rappeler qu’aucun de nous n’avait auparavant été confronté à un travail avec un public adulte novice. Nous avons donc préparé nos premières séances d’apprentissage du répertoire avec de maigres connaissances sur les compétences, l’histoire, la culture, les attentes, ou encore les dispositions des choristes. Le maître mot de notre travail a été l’adaptation. Adaptation aux problèmes matériels, temporels et de situation spatiale, ainsi qu’aux difficultés d’apprentissage des choristes. A chaque obstacle rencontré, nous avons réagi en cherchant des horaires et des lieux qui arrangent le groupe, en apportant le matériel nécessaire pour mettre les chanteur·se·s dans les meilleures conditions possibles, et en adaptant nos dispositifs pédagogiques.
Il nous semble aujourd’hui que pour être artiste, enseignant et médiateur à la fois, il faut d’abord être capable de travailler et de construire (des œuvres, des apprentissages ou des actions culturelles etc…) dans des situations et des environnements impermanents. Il faut être préparé, mais aussi savoir improviser face à des conditions imprévues.
Cela nécessite de développer des compétences pour lesquelles il peut être utile de connaître l’histoire des droits culturels, de se former en science de l’éducation, et bien sûr de garder vivante une pratique de son art. Ceci afin de mettre le groupe au centre et de reconnaître les individus qui le composent dans leur individualité. Il est important d’être prêt à remettre en question ses pratiques et ses modes de penser. Cela doit être fait en étant tourné vers l’autre, c’est à dire en se mettant au service d’un ou plusieurs projets dont le but est de faire société, de vivre ensemble, tout en permettant aux groupes et aux individus de s’élever.
Un projet pour les sonneur·se·s,
et qui n’a de sens que s’ils et
elles lui en donnent
Les activités que La Cloche met en place offrent aux sonneur·se·s la possibilité de continuer à faire société, malgré les situations d’exclusion ou de précarité qu’ils et elles rencontrent. Il est important pour l’association de proposer un grand nombre d’actions et d’animations qui peuvent être ponctuelles (organisation d’évènements dans le cadre de partenariat avec des commerces ou des lieux de culture par exemple) ou régulières (chorale). Si il est nécessaire pour l’équipe d’animation et de coordination de s’assurer de la présence de participant·e·s aux activités proposées, ces dernier·ère·s ne sont pas astreint·e·s à une forme d’assiduité à une ou plusieurs activités. Nous avons pu constater, lors des 2 temps dédiés à la chorale menés par Lucie et auxquels nous avons assisté, que peu de sonneur·se·s avaient participé aux 2 séances. Nous imaginons que la perspective de représentations devant un public à fait naître chez plusieurs sonneur·se·s le désir de prendre part au projet et de s’investir de manière régulière en s’impliquant dans les apprentissages et dans le travail du répertoire en dehors des séances de groupe.
Imaginez que l’on vous propose d’apprendre à faire une chose dont vous ne savez peu ou prou rien et dont vous vous êtes peut-être fait une représentation éloignée de la réalité. Imaginez que pour cette chose on vous demande un investissement conséquent, une capacité à travailler en groupe et à dévoiler une part de votre intimité, alors que vous n’avez comme motivation qu’une curiosité que l’on à encore à peine réussi à éveiller chez vous. Vous lanceriez-vous dans l’apprentissage de cette chose ou préféreriez-vous vous adonner à la pratique d’une autre activité dont l’idée même vient de vous ?
Nous pensons que, si jusqu’à la perspective du festival, les sonneur·se·s n’étaient pas présent·e·s régulièrement à l’activité chorale, c’est d’une part que l’on avait pas réussi à les y intéresser suffisamment, et d’autre part qu’il manquait quelque chose pour qu’ils et elles puissent lui donner du sens. Ce projet de festival est devenu le réceptacle de désirs et d’aspirations nouvelles. Il y a bien sûr la réalisation d’une production artistique, mais l’investissement de chacun·e a été également motivé par l’idée de faire un voyage, et par la possibilité de former plus qu’un groupe, de devenir membre d’une équipe et de tisser des liens privilégiés avec ses pairs. Au terme « projet » on peut en substituer un autre, bien plus poétique et évocateur, aventure. C’est parce qu’il y avait une aventure à vivre que chacun·e a pu trouver l’énergie pour s’engager dans le travail de la chorale et donner de soi et de son temps.
Des membres de la Cloche nous parle de leur parcours et partage leur expérience de la chorale :
La voix et la confiance en soi
Il est ici important de se rendre compte de la difficulté que représente une activité chorale, et ce tout particulièrement pour des gens qui peuvent avoir été, ou sont, victimes d’exclusion sociale. Nous en avons pris conscience au fur et à mesure de nos répétitions.
Si la voix c’est la parole, l’espace où se construisent le langage et l’ensemble des sons qui nous permettent d’exprimer nos sentiments et nos émotions, ou simplement de communiquer avec une altérité, elle est pour chacun·e quelque chose de singulier et d’intime. On peut imaginer l’exclusion sociale comme une perte de la parole, causée par l’appauvrissement ou la disparition, d’une altérité, d’un lieu de partage ou de recueil pour nos joies et nos peines. Le chant devient donc un exercice périlleux pour quiconque se trouve dépourvu de situations variées dans lesquelles s’exprimer.
Une des difficultés que nous avons donc rencontré dans l’apprentissage des chansons, était d’arriver à faire « sortir » la voix de nos choristes. Certain·e·s fredonnaient, d’autres chantonnaient, ou encore articulaient à peine le texte.
Il était primordial d’installer une atmosphère bienveillante, conviviale et joyeuse où la perspective de la réalisation du projet devait apparaître comme le point culminant d’une ascension, si celui-ci est l’attraction principale d’un voyage. Il nous aura fallu attendre les dernières répétitions pour sentir l’ensemble des sonneur·se·s détendu·e·s, content·e·s d’être là, et les entendre faire vibrer leurs cordes vocales avec enthousiasme.
Pour accompagner nos chanteur·se·s dans la découverte de leur instrument intérieur, les échauffements ont joué un rôle important. Ils ont été le lieu d’un travail d’exploration de la technique mais également de l’expression vocale.
Un morceau comme Faut Rigolerde Henri Salvador demandait par exemple aux chanteurs de simuler un rire. Nous avons incorporé ce travail du rire à quelques échauffements. Cela a considérablement amélioré l’interprétation qu’ils et elles faisaient de la chanson.
Un projet pour faire société
Si chacun sait, ou comprend à sa manière, ce que veut dire faire société, il nous semble intéressant d’en redonner quelques définitions que l’on trouve sur le site du CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) et dont les mots prennent un sens, un poids particulier au regard de ce que nous avons vécu.
Société :
1) Etat de la vie collective ; mode d’existence caractérisé par la vie en groupe ; milieu dans lequel se développent la culture et la civilisation.
2) Ensemble de relations éphémères ou durables, de rapports organisés ou fortuits que les humains entretiennent entre eux.
Nous voyons dans la dans ces 2 définitions l’expression de ce que nous avons vécu, à petite échelle, au sein du groupe de la chorale. Tout d’abord parce que la mise en œuvre du projet pour lequel nous nous sommes tous investi, à fait de nous un groupe, un collectif, une équipe. C’est parce qu’il y avait un projet commun dans lequel nous projetions des désirs, des aspirations, de l’énergie, des attentes, que nous nous sommes réunis et avons appris à travailler, à vivre ensemble. Par ailleurs, pour que la mayonnaise prenne, il fallait que chacun·e trouve sa place avec sa langue, son histoire, sa culture. Là encore c’est cette vie en collectivité et l’objectif commun de chanter à Avignon qui ont permis à nos différentes cultures de coexister. Comme nous l’écrivions dans le passage qui traite de la progression du chœur, deux ténors avaient pour habitude de changer, sans s’en apercevoir, quelques notes de la mélodie de Shosholoza. Les ténors en question sont tous les deux Algériens et grands amateurs de Raï et de musiques Algériennes. Lorsqu’ils chantent, ils ont un geste vocal et une manière particulière de lier les notes. En chantant Shosholoza ils ont naturellement, et inconsciemment, reproduit la technique des artistes qu’ils écoutent, et apporté une expressivité vocale qui leur est propre au morceau. Bien que la mélodie s’en trouve légèrement transformée, nous avons choisi de garder cette modification qui, bien que subtile, est une véritable forme d’expression de la culture de deux choristes.
Cet exemple montre une facette du développement de la culture au sein d’un groupe qui caractérise la manière spontanée dont les échanges ont eu lieu au sein de la chorale. Il y a ce que l’on pourrait appeler le bagage, ce qui est visible ou perceptible comme les compétences, les savoirs-faire, mais aussi, et surtout, tout ce qui tient à la constitution de notre être. Tout ce qui dans notre culture et notre histoire a fait notre personnalité, notre manière de communiquer, ou encore façonné notre regard sur le monde et la société. C’est cette culture-là, celle que l’on porte et apporte avec soi, sans s’apercevoir de sa présence qui s’est présentée comme un trésor faisant la richesse de tous·tes.
La concrétisation du projet : Les représentations
● Le concert à la Fabuleuse Cantine : Le crash test
Au terme des répétitions, venait l’heure de du festival concrétisant notre action. Avant cela a eu lieu le concert à la Fabuleuse Cantine, précédant le festival d’Avignon de quelques jours, premier essai du set.
Ce concert a été marqué par la détente et la bonne humeur des musicien·ne·s et des choristes qui ne semblaient pas témoigner de stress particulier. Il régnait cette atmosphère légère, bienveillante et conviviale dont nous avions fait l’expérience lors de nos moments conviviaux avec les acteurs de la Cloche. Pour couronner le tout, le public composé essentiellement de sonneur·se·s nous était acquis.
Les morceaux ont été accueillis avec un tonnerre d’applaudissements donnant une confiance manifeste aux chanteur·se·s que nous n’avions jamais autant entendu donner de la voix et dont le plaisir pouvait se lire sur leurs visages. Le dernier morceau, Faut Rigoler d’Henri Salvador, a été l’occasion pour tous de chanter à gorge déployée et d’investir les rires qui ponctuent l’interprétation du morceau.
Loin d’être parfait bien sûr, ce baptême du feu a tout de même été une réussite. La plupart des choristes ont su se défaire de leur appréhension à chanter devant du public. Le groupe a sonné juste, et, porté par la réaction du public, il a donné des interprétations émouvantes du répertoire. Pour nous c’était l’occasion d’analyser ce qui fonctionnait dans nos apprentissages et ce qui pouvait être amélioré (perfectionner les départs, travailler la mise en place rythmique, la posture etc). Il a été également une étape importante permettant aux chanteurs de prendre confiance en eux, de faire leur propre auto-évaluation, et d’apporter des idées pour nourrir leur travail d’interprétation.
A l’issue de cette représentation, nous nous sentions tous confiants et prêts à présenter notre travail à Avignon.
● Le week-end à Avignon
Et nous voilà donc le vendredi 23 septembre 2022 dans le train pour le festival à Avignon, pour un retour le dimanche. Dès la journée du vendredi nous sommes rejoints par la Cloche de Marseille avec qui l’alchimie est totale dès les premières secondes. Malgré quelques imprévus incluant l’alarme incendie de l’auberge de jeunesse s’allumant 5 fois entre trois et six heures du matin, et une pluie diluvienne le samedi matin obligeant à reporter une représentation dans de bien moins bonnes conditions que prévu, le week-end est rempli de moments forts. On peut citer une soirée au restaurant mémorable où les plats étaient entrecoupés d’interprétations des différents morceaux du répertoire, un concert de musique cubaine ou le fait d’assister à divers œuvres artistiques (théâtre, concerts) organisées par d’autres collectifs de personnes dans la grande précarité.
L’élément le plus marquant du week-end était la chaleur humaine qui s’est dégagée de la rencontre avec la cloche de Marseille. Cela se retranscrit particulièrement dans la place particulière qu’a pris la musique pendant le séjour. Mouloud, un sonneur de Marseille a été particulièrement marquant à ce niveau. Sa derbouka continuellement dans les bras, il a joué de manière continue dans toutes les situations : pendant les trajets à pieds, dans les parcs, les transports en commun. Il diffusait en permanence une ambiance incroyablement conviviale et festive qui a égayé tout le week-end. Cette musicalité a vraiment eu un effet désinhibiteur sur l’ensemble des sonneur·se·s. Il n’a pas fallu plus de quelques minutes après avoir rencontré Mouloud pour que l’on retrouve nombre d’entre elles et eux en train de danser aux rythme de la Derbouka, malgré leur réserve habituelle. L’ensemble du week-end a continué dans cette dynamique, avec notamment un jam pendant une des matinées à l’auberge de jeunesse, autre moment fort du week-end. Il intégrait tout le monde sur des musiques algériennes. Cette expérience montre, au-delà de toute considération de professeur qui s’évertue à faire chanter juste, la puissance de la musique comme lien social et culturel fédérateur.
Cet effet de lien social a permis de faire de ce week-end un moment propice à ce que tout le monde s’ouvre humainement bien plus qu’auparavant. Alors qu’il est habituellement délicat de les amener à parler d’eux. Nous avons chacun de nous quatre eu l’occasion d’avoir des conversations bien plus en profondeur avec beaucoup de choristes sur leur parcours, leur famille, leur vision du monde… On voit bien là l’aboutissement de la logique du projet de la Cloche se mettre à l’œuvre : permettre à des gens de sortir de leur isolement au moyen de rencontres avec des personnes de parcours très diversifié.
● Le festival C’est pas du Luxe
Deux concerts ont été joués par la Cloche de Lyon et Marseille. Un premier donc à l’extérieur dans un parc, dans de mauvaises conditions d’écoute de chacun·e et un second cette fois-ci sur une vraie scène avec retours. La bonne humeur et le plaisir sans vraiment de stress de la part des choristes a été totale dans les deux cas, et les choristes n’ont jamais aussi bien chanté·e·s que lors de cette deuxième représentation où tout le monde pouvait s’entendre dans de bonnes conditions. Le public était nombreux, quelques dizaines de personnes dans le premier cas, une centaine dans le deuxième.
Le deuxième concert s’est déroulé à la Rosmerta https://rosmerta-avignon.fr/, maison d’accueil hébergeant une trentaine de mineurs isolés ayant des difficultés à s’intégrer. Faire ce concert à cet endroit était particulièrement porteur de sens pour apporter du soutien à ce public. Les résident·e·s ont en effet participé à l’organisation de l’événement avec la création de repas à leur bénéfice. L’association est obligée de refuser du monde et est en difficulté, n’étant pas certaine de pouvoir rester sur place dans ce lieu actuel.
Le week-end à Avignon en image :
L’heure du bilan
Si ce billet de blog s’est arrêté au week-end du festival C’est Pas du Luxe, notre aventure avec la Cloche ne s’est pas arrêtée vu que nous continuons à animer la chorale bénévolement hors du cadre donné par l’action proposée par le cursus du CEFEDEM. Cela nous permet de renforcer l’idée de l’importance d’avoir un projet tel que le festival pour motiver les troupes. En effet nous constatons une participation bien moins grande lorsque les échéances de concerts s’éloignent. Mais nous constatons des progrès continus tels lors du concert des cinq ans de la Cloche qui a eu lieu le 10 juin 2023 où la qualité de la prestation des choristes nous a bluffé.
Joris et Louis à l’occasion d’un autre dispositif du CEFEDEM ont pu proposer chacun un atelier permettant au groupe d’aller encore plus loin. Ont été proposés un atelier de création d’un morceau de percussion STOMP avec des objets de la vie de tous les jours et un atelier d’écriture de l’hymne de la Cloche. Ces ateliers pensés dans le cadre des outils de la pédagogie de projet permettaient de proposer aux choristes de prendre en main leur travail artistique en les amenant à créer eux même un projet qui vienne d’eux plutôt que se contenter de reprises en attendant les directives de l’enseignant. A l’heure actuelle nous ne savons pas si nous auront la possibilité de continuer à travailler avec cette association après le CEFEDEM, mais si certains d’entre nous le peuvent, il y a là un vrai projet qui est de les amener à prendre en main la création du spectacle de manière active, par exemple réutiliser les percussions « STOMP » pour que le groupe crée lui même des parties instrumentales, aux chansons et qu’il soit de moins en moins nécessaire d’avoir des musiciens accompagnants. Il s’agit là d’un vrai enjeu d’émancipation.
Au moment d’apporter un regard rétrospectif sur notre projet nous nous rendons compte à quel point nous avons pu évoluer en tant qu’enseignants. Nous avons pris conscience du rôle du facteur sociale que peut apporter l’enseignement de la musique Son importance peut largement dépasser l’ambition artistique du projet qui a pourtant la fâcheuse tendance à focaliser notre attention d’enseignants habituellement. Ce projet fait sens pour créer une aventure humaine, créer du lien et nous apprend à appréhender un rapport au savoir très différent de ce à quoi nous sommes habitués habituellement.
Le concert de la chorale pour les 5 ans de la Cloche :