
Les musiciens du mercredi
Récits d’une action au CADA de Vaulx-en-Velin entre septembre et décembre 2022
Par Etienne Perez, Florian Ankierski et Simon Saint-Hillier
À l’annonce de ce travail lors de la première année du Cefedem, nous avons eu l’envie commune de travailler avec des personnes issues de l’immigration, et nous avons décidé de nous orienter vers le CADA de Vaulx-en-Velin.
Le CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile), est géré par l’association Forum Réfugiés, qui œuvre pour l’accueil des réfugié·e·s, la défense du droit d’asile et la promotion de l’État de droit. Ouvert en 1999, il abrite 150 réfugié·e·s dans l’attente de validation de leur demande d’asile.
Nous avons souhaité nous frotter à cette réalité, et vivre un moment humain avec ces personnes dont on parle souvent en termes de flux, de nombre, ou de problématique politique. Contre une logique de transmission unilatérale et hiérarchisée, nous espérions installer une relation qui aille dans les deux sens. Cette action représentait en quelque sorte une occasion pour nous de faire société avec ces personnes qu’on ne côtoie pas habituellement.
Nous avons rencontré l’équipe du CADA en mars 2022, bien en amont du départ de l’action concrète. Alors que ce type de structure manque toujours de moyens humains et surtout financiers pour multiplier les propositions d’activités aux résident·e·s, notre intervention était très souhaitée. Mais à une condition : que ça s’étende dans le temps, qu’on ne vienne pas trois-quatre fois et basta. La démarche nous parlait bien, et nous avons convenu d’un créneau hebdomadaire de la rentrée de septembre jusqu’aux vacances d’hiver.
On nous a directement convié à venir rencontrer les habitant·e·s et le reste de l’équipe à l’occasion de la fête du printemps, un gros barbecue dans la cour du centre, histoire de prendre la température. On s’est familiarisé avec l’ambiance générale, on a discuté avec les gens, joué au ping-pong, on a aidé à déplacer quelques tables et à monter quelques barnums. Rebelote à la fête de l’été en juin. Entre temps, on a affiné un peu les choses lors des réunions avec Marion, la cheffe de service, et Lola, en service civique, qui ont été nos alliées principales pour monter le projet.
On s’est donné rendez-vous le dernier mercredi d’août, pour un dernier barbecue avant la reprise. On a apporté quelques instruments électroniques, on les a laissés à disposition de qui voulait venir explorer un peu, improviser avec nous.
Plusieurs enfants s’y sont aventurés, un sandwich à la main. On en a donc profité pour annoncer qu’à partir de la semaine suivante, on serait là les mercredis, de 16 heures à 18 heures, et qu’ils·elles étaient les bienvenu·e·s.

L’amorce humaine de ce projet en a donc été un aspect clé : quand on a attaqué pour de bon, on se sentait déjà bien ancré dans le lieu, on savait qui on saluait, des résident·e·s nous reconnaissaient, on savait où aller et comment investir l’espace. On était déjà familiarisés avec l’atmosphère de cet endroit. Et on a finalement réalisé à quel point le projet avait commencé avant ses dates de lancement officiel, avant que la musique soit véritablement au centre de nos venues.
Faire de la musique ensemble
(07 Septembre 2022)
Quand on s’est demandé par quoi commencer, on s’est posé la question suivante : « comment faire groupe ? ». On n’avait pas envie d’arriver avec un programme téléguidé, avec une posture d’adulte qui veut leur faire faire quelque chose. L’idée, c’était plutôt de dire : « si vous voulez, on fait de la musique ensemble. » Sauf qu’il fallait bien quand même leur proposer quelque chose pour embarquer, sachant qu’a priori, aucun·e des enfants n’avait déjà une pratique musicale. On a alors opté pour un ensemble de percussions. Et on a même décidé de le faire sans instrument de musique à proprement parler.
On arrive donc, les mains dans les poches, dans leur salle d’activité partagée (sorte de foyer où il y a des jeux, un peu de lecture, et des trucs à grignoter). Aurore, la nouvelle chargée de vie collective, avait passé le mot et réuni une petite bande. On se présente, et on les invite à trouver des objets qui font des sons. On collecte avec elleux un tas d’ustensiles de cuisine, de casseroles, de couvercles, on se met dehors au soleil, et on essaye de construire des motifs rythmiques ensemble. D’abord, un peu de n’importe quoi, on cherche tous·te·s en même temps notre son, sans trop écouter les autres. Puis on structure un peu l’improvisation : chacun·e créé·e son motif, on trouve une pulsation commune, et on essaie de jouer ensemble. C’est plus ou moins fluide, il y en a qui sont en plein dedans, d’autres assez à côté de la plaque, mais ça tient à peu près, et tout le monde est plutôt mobilisé.

À chaque fin de petit bloc, on ajoute des contraintes et on essaie d’orienter le jeu pour qu’on se trouve collectivement. À un moment, on se sépare en trois sous-groupes, avec la mission de travailler un motif à « l’unisson » par sous-groupe. Ça force chacun·e à se synchroniser, en plus petit nombre, et à fixer un motif simple. On retrouve le grand groupe, et à ce moment-là, sans l’avoir vraiment décidé à l’avance, on prend le parti de jouer avec les participant·e·s. C’est une position qu’on gardera tout au long de l’action. Le fait d’avoir travaillé des motifs en sous-groupe facilite l’exécution des plus fragiles au niveau rythmique, et l’ensemble prend une belle tournure. On essaie rapidement de leur faire mémoriser ces cellules, on annonce en tout cas qu’on repartira de là la semaine suivante. On a une idée en tête : faire émerger une création collective de ces moments de jeu.
Improvisations avec les enfants :
Un spectacle pour objectif
Du 14 au 28 septembre, nous avons continué notre travail dans cette direction, animant des ateliers d’improvisations (essentiellement percussives, mais avec des instruments : tom basse, cajon, bongos, shakers, cloche, woodblock…), beaucoup en extérieur car la chaleur du soleil rendait le travail plus agréable.
Tout ça nous a semblé bien plaire aux enfants, nous avons essayé de structurer un minimum les improvisations, nous les avons enregistrées sur notre téléphone dans l’optique de leur faire écouter, et c’était un bon moyen pour eux de se concentrer : l’enregistrement installait un cadre sérieux ou chacun·e se sentait en responsabilité. Nous avons basculé aussi dans le sound painting, proposant à chaque enfant qui le souhait de diriger le groupe par des signes simples (entrée et sortie des instruments, changement de hauteur, de motif, de nuances). Sur tous ces moments d’activité, nous avons toujours pris le temps de discuter avec les enfants, de jouer au foot avec elleux, lors des pauses ou à la fin, nous avons appris à mieux les connaître. Un lien s’est créé, et progressivement renforcé.
Les enfants ont exprimé beaucoup de plaisir à jouer avec nous, souvent impatient·e·s de nous voir arriver avec les instruments. Rapidement, on n’a plus eu besoin de venir les chercher chaque mercredi, ils·elles venaient d’elleux-mêmes, il y en avait même toujours quelques un·e·s pour nous accueillir et nous aider à décharger le matériel. Pour autant, nous ne parvenions pas à les amener vers l’idée de composition. Il était très difficile pour nous de faire en sorte qu’ils·elles retiennent des idées musicales, dépassent un stade d’exploration permanente dans l’idée de fixer petit à petit quelque chose. Face à la difficulté de faire adhérer le groupe à cette finalité, nous avons pensé que le problème venait du fait que l’objectif de composer un morceau ensemble n’avait pas été assez clair pour elles et eux. Qu’ils·elles n’avaient pas vraiment repéré cet objectif, que c’était le nôtre au fond, et qu’ils·elles n’avaient pas vraiment les moyens de s’en emparer. Nous tenions à conserver le cadre d’un moment de plaisir, sans prérequis, où chacun·e pouvait aller et venir librement. De plus, la relation de confiance, et l’aspect presque informel de nos interventions nous semblaient correspondre avec l’idéal d’une action culturelle entre personnes égales, sans être dans une configuration trop scolaire, type professeur-élèves.
Suite à un rendez-vous avec nos formateurs le jeudi 29 septembre, nous avons choisi d’installer un projet plus tangible, avec une représentation finale, quelque chose qui soit l’occasion d’orienter le travail musical et d’impliquer les enfants dans une réalisation concrète. C’est là qu’a émergé l’idée d’un spectacle autour d’une adaptation sonore de La soupe au caillou, d’Isabel dos Santos.
À la séance suivante, celle du 5 octobre, nous sommes arrivés avec le texte, afin de le présenter et de commencer la lecture avec les enfants.
La chasse aux sons
(12 Octobre 2022)

Aujourd’hui, on a prévu une séance de prise de sons avec le groupe, composé de sept participant·e·s, afin de récolter de la matière pour illustrer notre conte musical. On forme deux groupes de deux et un groupe de trois avec chacun un casque et un enregistreur portable. Avant de nous mettre en quête de ses sources sonores, on établit avec elleux une liste des éléments nécessaires pour rendre l’ambiance du texte et les événements narratifs. Pour ce faire, on relit ensemble le conte et on dégage plusieurs moments clefs (arrivée du personnage principal, rencontre avec les différents protagonistes, ajout des ingrédients dans la soupe…) Elles·Ils se prêtent au jeu : « on pourrait enregistrer des oiseaux, le bruit de la foule sur la place du village… »
Une fois cette activité lancée, on leur explique brièvement comment fonctionnent les enregistreurs, on leur montre quelques réglages possibles pour optimiser la prise de son.
Chaque groupe, emmené par un de nous trois, part donc en promenade dans l’enceinte du CADA avec une petite liste d’ingrédients sonores à capter. Certain·e·s vont dans le jardin pour enregistrer des bruits de pas, le souffle du vent, les chants d’oiseaux, d’autres restent dans la salle d’animation pour enregistrer le claquement d’une porte, tandis que le dernier autre groupe reproduit le ruissellement d’une fontaine en faisant couler l’eau d’un robinet. C’est un moment très dynamique où chacun·e s’investi·e. Les enfants regorgent d’inventivité pour arriver à reproduire ce qu’ils·elles n’ont pas sous la main, comme le miaulement du chat, qui malgré mille caresses est resté muet. Pas grave, c’est finalement une des filles du groupe qui l’imite avec succès.

Chacun·e expérimente la sensation unique d’entendre l’environnement proche, et sa propre voix, amplifiée dans l’oreille, ce qui donne lieu à de vives réactions d’étonnement. La collaboration dans les équipes et l’écoute attentive sont vraiment au cœur de cette phase du projet, chacun·e prend son rôle à cœur, avec enthousiasme, et la cohésion du groupe se renforce.
On se retrouve ensuite tous·te·s dans la salle d’animation pour essayer de recréer les ambiances collectives du village : « aujourd’hui c’est jour de marché », annonce-t-on pour renforcer le contexte de cette mini pièce de théâtre auditive. Chacun y va de sa phrase de marchand·e ou de villageois·e, donnant lieu à un joyeux boucan enregistré par deux des enfants qui se trouvent au milieu du cercle que nous formons, pour une belle immersion stéréophonique.
« Ambiance village »
La séance se termine sur cet enregistrement, on a déjà hâte d’écouter le rendu à la prochaine séance et de commencer à les incruster dans notre conte musical.

« Les enfants jouent différemment depuis que ce projet s’est installé »
Plusieurs réflexions nous ont animés tout au long du projet. Nous avons réalisé que l’action, au fur et à mesure de son déroulement, avait des effets indirects.
Bien sûr, il y a tout ce que l’on a directement expérimenté, les fruits de ce que nous avons fait avec les participant·e·s, les élaborations musicales, les prises de sons, les relations humaines qui se sont installées, les rituels lors de nos passages. Ce que l’on a vu, ce que l’on a l’impression d’avoir réussi ou raté au cœur des séances. Les bonnes et les mauvaises idées, les dispositifs, les tâches, les projets dont ils·elles se sont saisi·e·s ou non. Les remises en question sur nos postures et nos propositions, mais aussi les moments de détente, les parties de foot et les rigolades.
Par ailleurs, lors d’un bilan de l’action, Aurore nous a fait différents retours, et a affirmé que « les enfants jouaient différemment depuis que ce projet s’est installé ». Notre action a contribué à créer du lien entre les participant·e·s. Ces enfants qui ne passaient pas vraiment de temps ensemble auparavant, se retrouvaient désormais en dehors de nos temps de présence pour jouer entre eux. Nous les avions surpris à plusieurs reprises en train de s’amuser ensemble, autour du baby foot par exemple. Nous pensions que c’était habituel, mais Aurore nous a bien dit que non, que ces moments étaient très, sinon inexistants avant notre intervention. Le groupe n’existait pas en tant que groupe, et c’est bien à travers les activités des « musiciens du mercredi » qu’une habitude s’est installée entre elles et eux. Les enfants ne sont pas arrivé·e·s en même temps dans la structure, ne sont pas toujours scolarisé·e·s dans les mêmes écoles, ne parlent pas toujours la même langue. Nos séances leur ont donc permis de se découvrir et de s’apprivoiser à travers des tâches communes.
Cette conséquence positive de l’action a été une vraie source de satisfaction pour nous. Car plus qu’un objet musical, nous avons la sensation d’avoir favorisé la création d’un groupe. Et les interactions nouvelles qui en ont découlé ont provoqué d’autres façons pour elles et eux d’occuper leur espace, ce lieu de passage temporaire qu’il faut bien habiter. De ce point de vue là, la longueur de l’action dans le temps, le fait qu’elle se soit installée assez durablement, a été décisif. La posture simple et humaine que nous avons privilégié, plutôt que notre statut de musiciens ou même de « professeurs de musique », a sans doute aussi été une clef. Pendant l’action, nous nous sommes souvent demandés si nous ne faisions pas parfois plus un travail d’animateurs que de professeurs, et justement, c’est peut-être le fait d’avoir utilisé la musique comme un prétexte pour réunir une bande d’enfants et pour passer du temps ensemble, qui a permis cela. Malgré les doutes sur certains de nos dispositifs et certaines de nos propositions, cette remarque d’Aurore nous a semblé donner beaucoup de sens à ce que nous avons fait.
Du spectacle à la pièce sonore
Du 19 octobre au 16 novembre, nous n’avons eu que deux séances à réaliser, cause ? Vacances scolaires !
Toutefois, ces deux séances ont apporté leur lot de réflexion. Nous avons été heurtés à une difficulté inhérente du lieu – difficulté que nous avions anticipée dès le départ, mais à laquelle nous nous confrontions véritablement pour la première fois : beaucoup d’enfants étaient absent·e·s, deux participant·e·s seulement sur ces deux séances (et même pas le même binôme). Le coup a été d’autant plus rude qu’il survenait au moment où nous avions mené la séance de prises de sons du 12 octobre, la meilleure selon nous à ce jour.
Le 19 octobre, on s’est demandé pourquoi la salle était vide. Avions-nous mal interprété le ressenti des enfants ? Avaient-ils·elles tous·te·s des empêchements ? Nous nous sommes adaptés et avons réalisé avec les deux présent·e·s un travail de lecture du conte et de prises de voix. Nous nous sommes dit que c’était exceptionnel, que tout le monde serait de retour après les vacances. Cependant, le 16 novembre, même chose. Juste une enfant qui était avec nous depuis le début, et un nouveau que l’on avait jamais vu, et qui venait d’arriver au CADA. Nous avons finalement appris que ces absences étaient en bonne partie dues à des déménagements – certain·e·s ne reviendraient donc pas pour les activités le mercredi après-midi évidemment – même si quelques autres avaient exceptionnellement des rendez-vous, ou d’autre impératifs, et seraient certainement de retour ensuite. Il était évident que cette situation se présenterait à nous, ici les gens vont et viennent, il faut s’adapter.
Sur la séance du 16 novembre, nous avons pris le parti de faire des coloriages en vue de décorer un peu la pièce pour le jour du spectacle, qui approchait rapidement : dans moins d’un mois, nous devions présenter une pièce interprétée par les enfants, et inventée par elleux au maximum. Le pari nous a semblé impossible à tenir. Après une discussion avec Aurore, nous avons décidé de nous orienter vers une pièce enregistrée plutôt que sur un spectacle “live”. Il fallait se rendre à l’évidence, le délai était trop court, et les participant·e·s changeaient trop souvent d’une semaine à l’autre, mis à part un tout petits noyaux dur (une seule enfant n’a raté aucune séance). De plus, les difficultés de certain·e·s à lire le français rendaient l’exécution en direct fastidieuse et faisaient peser beaucoup de pression sur les enfants. En revanche, ils·elles avaient adoré réaliser les prises de sons, jouer avec les micros et les effets.

Le spectacle final serait donc une pièce audio. Une pièce mélangeant la lecture du conte par les enfants, les ambiances déjà collectées, ainsi que les moments de musique improvisée que nous avions enregistrés depuis les premières séances. Tout cela devenait une évidence pour nous, nous nous demandions même pourquoi nous ne nous étions pas tournés vers cette option plus tôt, étant donné qu’elle contribuait à régler plusieurs problèmes, et qu’elle collait plus directement avec nos savoir-faire personnels.
Une mauvaise séance ? (30 novembre 2022)
Le projet a pris la tournure d’un enregistrement, on a récolté toute la matière dont on a besoin (prises de sons dans l’environnement, impros musicales, parfois orientées en fonction des ambiances du conte, lectures du texte). Il reste à mettre en forme tous ces rushs, et il nous parait évident que les participant·e·s doivent avoir la main dessus. C’est leur pièce, et on les en déposséderait si on réalisait le montage sans elles et eux.
On apporte donc l’ordinateur dans lequel il y a tous les sons exploitables (on a quand même fait un petit tri pour limiter les pertes de temps), tous disponibles dans la session Ableton où les voix narratives étaient déjà globalement placées. Et on fait face à une succession de problèmes qu’on avait peut-être sous-estimé, ou pas assez anticipé, dont le principal : un poste de travail pour plusieurs, donc une seule personne qui s’empare de la tâche. Les autres s’ennuient vite, attendant leur tour pour toucher l’ordinateur, là où on espérait les voir prendre un rôle de direction artistique, donnant des idées d’enchaînement, de superpositions des éléments sonores en fonction du scénario. Mais ça ne prend pas, et l’activité se transforme en exploration d’effets à la volée, pilotée par l’un de nous. Ça les amuse un peu, mais d’un, on perd de vue l’idée de les mettre en position de réalisateur·rice·s du projet, et d’autre part, on reprend un peu malgré nous la main sur ce qui se passe concrètement. À la fin de la séance, le montage n’a pas évolué et les quelques manipulations qu’ils·elles ont pu faire semblent un peu déconnectées du projet global.

On considère directement cette séance comme un échec, et différentes difficultés (ré)apparaissent : celle de paramétrer correctement les dispositifs, en termes d’outils mis à disposition (l’idée est bonne, l’intention aussi, mais les participant·e·s n’ont pas les moyens de se saisir de notre proposition, et ne visualisent pas suffisamment la tâche générale), et celle de s’adapter à la volée (et à plusieurs) dans le cas où une activité ne se déroule pas comme espéré.
Une action longue, un moment important
de la semaine, peu importe ce qu’on y fait
Un aspect important de cette action a été son étendue dans le temps. Nous sommes venus tous les mercredis pendant presque quatre mois, et cela a eu des effets imprévus, mais très positifs sur le déroulement des choses. Nous avons déjà évoqué le fait que nos interventions ont contribué à faire de ce groupe une petite bande autonome, qui s’est apprivoisé dans l’enceinte du CADA au fur et à mesure des semaines.
Un autre constat à point à l’issue de cette séance : les flottements n’ont pas le même impact quand ils arrivent occasionnellement dans le temps long. En un sens, le fait que nos ateliers aient été vécus comme des rendez-vous agréables, quelles que soient les activités proposées, nous a épargné du risque qu’une séance ratée nous fasse “perdre” nos participant·e·s. Quand l’activité les tentait moins, certain·e·s s’en allaient, mais tous·tes sont revenu·e·s plus tard le jour même, ou la semaine suivante, pour une autre approche, pour essayer d’autres instruments, pour un petit foot. L’action a suffisamment duré pour que notre présence soit le plus important : au fond, peu importe ce que l’on fait, tout le monde a pris l’habitude de venir à 15h30 au foyer, ou de venir y faire un tour dans les deux heures suivantes, quand c’est possible. Cette permanence s’est assez vite installée, et nous a aussi questionnés sur le fondement même de l’action. Comment garder une certaine exigence de pratique musicale ? Comment garder certains “objectifs pédagogiques” ? Nous nous sommes souvent demandés si mous n’étions pas en train de se transformer en animateurs, alors que nous nous pensions à la base comme des artistes-médiateurs.
Il nous a finalement semblé que le plus important se trouvait dans le rapport humain, dans le lien de confiance et de réciprocité que nous sommes parvenus à avoir avec elles·eux. Ça n’empêche pas que nous avons envie d’améliorer certaines approches pédagogiques, mais il y a une vraie satisfaction à constater que les interactions humaines avec ces personnes ont été si fluides. D’ailleurs, nous sommes retournés les voir un mercredi plus de deux mois après la fin de l’action, et nous avons senti que tout ça pouvait continuer. L’un d’eux nous a même dit : « Ha, vous êtes là aujourd’hui ? Vous avez des instruments ? Nan ? On fait un foot ? »
Une dernière jam (7 décembre 2022)
C’est l’avant-dernière séance avant la fin de notre action au sein du CADA. La semaine prochaine, on diffusera l’œuvre réalisée avec les enfants devant le public du centre.
On a décidé pour ce dernier atelier avec les enfants de ramener les instruments, qu’on avait laissé de côté depuis quelques semaines.
Aujourd’hui, on a donc une guitare électrique avec des effets (saturation et reverbe en format pédales), une boite à rythmes Roland TR-8s, le piano électrique du CADA, et deux synthétiseurs (Korg minilogue et Roland 303).

Les enfants sont contents de retrouver une pratique musicale collective, on leur montre presque individuellement les rudiments de chaque instrument (il n’y a que quatre participant·e·s aujourd’hui).
Chacun·e joue un peu de son côté, change d’instrument et se familiarise avec le matériel jusqu’à ce que l’on recadre le groupe pour essayer de lancer une improvisation collective à partir du silence. Un premier mouvement musical quelque peu cacophonique a lieu, on leur demande leurs ressentis par rapport à ce qu’il vient de se produire avant de reprendre dans la foulée toujours à partir du silence, certain·e·s en profitent pour changer d’instrument.
Plusieurs mouvements s’effectuent avant de trouver une certaine osmose, l’un d’eux, à la guitare, la désaccorde lentement et se rend compte que le son change, il continue tout en grattant les cordes de l’autre main, le tout passant dans une saturation et une reverb, offrant un paysage sonore fin et complexe qui devient le terreau fertile de cette nouvelle improvisation collective. L’une des participantes, à qui l’on avait expliqué le fonctionnement de la boîte à rythme au début de la séance, explique à son tour à une nouvelle arrivante comment produire des séquences rythmiques et changer les sonorités de cette machine qui l’intrigue depuis de longues minutes. Les explications sont si claires que quelques poignées de secondes suffisent à la nouvelle arrivante. Elle invente des motifs rythmiques sans l’aide de sa camarade et encore moins de la nôtre. Le groupe forme un ensemble musical libre et cohérent et nous en profitons pour les enregistrer, puis nous laissons filer la fin de la séance en autonomie en ponctuant de quelques phrases musicales sur les instruments qui restent à notre disposition. On sent que ça aurait pu durer, certains passages d’impro sont assez impressionnants. C’est un moment d’exploration convivial qui aura marqué une bonne partie de l’équipe et renforcé davantage l’esprit de groupe déjà présent.
Une des dernières impros
La diffusion finale, un aboutissement pour nous, plus que pour elles·eux
(14 décembre 2022)
On est le 14 décembre 2022, c’est le dernier jour de notre action au sein du CADA de Vaulx-en-Velin, c’est l’heure de diffuser la pièce.
Elle dure environ 10 minutes et comporte de la musique interprétée par les enfants lors de nos séances d’improvisations, des prises de sons que nous avons effectuées ensemble, et la narration lue par plusieurs enfants. Au total, une quinzaine d’enfants ont participé à la pièce.
On a apporté pour l’occasion un bon système de diffusion. Plusieurs enfants nous aident à préparer la salle, elles et ils installent des chaises, mettent des guirlandes lumineuses, accrochent les dessins qu’elles·ils ont réalisé au tableau, l’ambiance est très détendue, on rigole bien. [joindre photos]
Dans la pièce, il y a la plupart des enfants qui ont participé (du moins celles et ceux qui résident encore au CADA), mais aussi d’autres plus petit·e·s, des parents, et une partie de l’équipe du foyer.
La diffusion se passe très bien, et celle-ci terminée, on décide de faire un goûter avec tous les enfants présents, l’occasion aussi pour nous d’essayer de leur demander un peu ce qu’ils ont pensé de tout ça, comment ils ont vécu l’expérience.
Globalement, tous les avis sont très positifs, la majorité d’entre elles·eux insistent sur deux activités : la chasse aux sons et les moments d’improvisation avec les instruments. Par rapport à la pièce en elle-même, tout le monde est satisfait du résultat, les passages censés refléter une ambiance de village ou de marché faisaient “vraiment réels” selon eux. Cependant, quelques un·e·s nous avouent ne pas avoir particulièrement apprécié le texte, voire ne pas avoir véritablement saisi son sens. On s’en doutait, cela a confirmé les questions que l’on se posait déjà sur ce projet. On s’est souvent demandé s’ils·elles saisissaient réellement le propos et les enjeux de cette narration. Finalement, tout le projet de La soupe au caillou (comme projet global qui nécessitait différentes étapes) a été moins impactant pour elleux que les prises de sons et les moments de jeux. C’était davantage un cadre pour nous, pour nous aider, nous donner une direction à ne pas lâcher et pour nous rassurer. On est probablement les seuls d’ailleurs à avoir la sensation d’arriver au bout de quelque chose, ce qui ne manque pas de nous faire réfléchir au format de l’action.
La soupe au caillou – par les enfants du CADA de Vaulx-en-Velin
Et maintenant, et après ?
L’aventure terminée, nous pouvons revenir sur nos impressions générales. Au-delà des contacts humains inoubliables, autant avec l’équipe du CADA qui nous a accueilli, soutenu, fait confiance, qu’avec les enfants, nous retenons un certain nombre de points cruciaux.
D’abord, puisque c’était notre première expérience de la sorte, nous avons désormais des outils pour initier ce type de projet. Prendre contact avec une structure, faire connaissance avec ses équipes, proposer des choses et se saisir des enjeux dans un contexte précis, rencontrer les participant·e·s… Nous avons une base sur laquelle s’appuyer, et même si chaque action est évidemment singulière, cette première aventure nous donne des repères et de la confiance.
Ensuite, plus spécifiquement, cette intervention nous a nourris humainement et nous a permise de faire bouger nos représentations. Nous n’avions jamais mis les pieds dans un centre d’hébergement pour des personnes en demande d’asile, et malgré toutes les bonnes intentions, nous arrivions forcément avec des préconceptions sur le lieu et ses habitant·e·s. Cela nous a fait déconstruire certains fantasmes sur ce type de structure et de personnes. Au fond, les questions d’immigrations sont tellement traitées de façon technique, politique, qu’on projette souvent des idées unilatérales sur ces populations. En y ayant passé du temps, toute la complexité, toute la diversité des gens et des situations ressort : c’est un endroit où des êtres humains vivent, c’est spécial du fait de leur situation administrative, de leurs parcours, et c’est absolument ordinaire à la fois. Nous avions probablement l’impression de pénétrer dans un espace clos au départ, mais c’était tout l’inverse. Tout le monde passe dans la cour, les fenêtres y donnent toutes, les activités que nous avons proposées se sont déroulées sous les yeux et les oreilles de tous·te·s. Chaque fois nous avons rencontré de nouveaux visages, échangé un sourire, quelques mots, éventuellement une passe ou deux avec un ballon. Ça nous a donné l’impression d’un endroit moins isolé que bien d’autres dans lesquels nous évoluons quotidiennement.
Notre action a duré assez longtemps, mais elle s’est tout de même arrêtée brusquement, et sans suite. Nous sommes repartis avec la sensation d’avoir réussi des choses, d’avoir favorisé certaines relations collectives, mais aussi avec l’impression d’avoir laissé un peu les enfants en plan. Nous mesurons plus que jamais nécessité d’inventer des projets pérennes. C’est peut-être l’enseignement le plus fort que nous puissions garder. À refaire, nous chercherions à envisager quelque chose qui puisse s’installer très durablement. Bien sûr, nous avons pris conscience de certaines forces, et de certaines limites au niveau pédagogique (parfois nous avons manqué de préparation, parfois nous n’avons pas été en mesure de faire les ajustements optimaux en direct…), mais c’est bien une réflexion plus large sur les finalités de ces actions qui nous poursuit : l’enjeu nous dépasse largement, il s’agit d’installer des espaces où des personnes collaborent, participent, de favoriser l’émancipation des individus, d’améliorer à une très humble échelle la société dans laquelle nous cohabitons.
Avec un peu de recul, nous sommes persuadés d’avoir appris, avancé autant que les participant·e·s, et c’est probablement ce qui nous semble le plus important et le plus marquant. Nous continuerons notre chemin avec la certitude que nos positions privilégiées nous permettent de monter ce genre d’action, et que nous nous devons de nous en saisir pour essayer, au maximum, de faire société avec celles et ceux qui sont à la marge.